« DÉPASSER LES LIMITES »
DJ Spooky That Subliminal Kid
Entretien avec RoseLee Goldberg
Charleston/SpoletoUSA 2004
RoseLee Goldberg, premier auteur à se pencher sur
la performance [La performance, du futurisme à nos jours],
s’entretient avec Paul D. Miller, alias DJ. Spooky That Subliminal
Kid de son tout récent projet multimédia, Rebirth
of a Nation [Re-naissance d’une nation].
Vous avez soumis Naissance d’une nation, cette
œuvre extraordinaire réalisée entre 1912 et
1915, à une technologie très contemporaine, et vous
ne vous contentez pas de fournir juste une bande (audio), mais
vous manipulez aussi les images de la même manière
que le son.
Oui et, dans un sens, ce qui ressort, c’est l’idée
que l’informatique endosse beaucoup de ce qui comptait pour
l’avant-garde, mais tant son utilisation que ma manière
d’échantillonner le film renvoient à un art
envisagé comme un processus de sélection. Je remixe
aussi la manière dont les personnages communiquent entre
eux, ce qui donne des échanges symboliques. Des motifs
géométriques y materialisent l’interaction
entre les personnages.
Comment aborder la structure du film, qui offre tant de strates
distinctes ?
Lorsqu’on crée un fichier image ou son à l’ordinateur,
on travaille déjà par strates, en multipiste. En
tant que cinéaste, Griffith a anticipé nombre de
ces pratiques dans sa manière de dévider, tout au
long du film, un récit avec des intrigues multiples et
simultanées.
Quelles sont ces intrigues principales ?
D’abord, il y a deux familles, liées d’amitié
avant la Guerre de Sécession. Puis, les machinations d’une
certaine coterie politique à Washington et la prise de
pouvoir brutale par un ou deux sénateurs provoquent une
réaction violente de la part du Sud qui se sépare
de l’Union – brisant les liens qui unissaient ces
deux familles. Leurs enfants meurent à la guerre. À
la fin de la guerre, l’un des aînés de la famille
sudiste décide de monter une sorte d’organisation
terroriste pour attaquer les forces d’occupation.
Vous avez travaillé avec ces trames de l’histoire
– comment les avez-vous fait ressortir, comment les avez-vous
passées au crible et les avez-vous détachées
de la structure du film?
J’ai axé le travail sur les notions de classe, de
hiérarchie sociale et d’encodage racial – comment
la situation des Afro-américains dans le Sud a servi de
toile de fond sociale, alors que les acteurs étaient des
Blancs maquillés en noir, imitant la gestuelle des Noirs,
leurs manières et leur façon de parler. On peut
le voir dans des films ultérieurs comme Le chanteur de
jazz par exemple, ou même dans la culture pop américaine
: face à la résonance de l’encodage et du
décodage par les Blancs de la gestuelle des Afro-américains,
de leur façon de parler et de leur musique, on voit comment
un groupe s’est approprié la place de l’autre
groupe dans la culture et la société. C’est
cette idée que j’ai appliquée au remix de
Naissance d’une nation en modifiant les échanges
entre les personnages, en changeant les sons qui évoqueraient
chacun d’eux – des motifs en quelque sorte, comme
Wagner en utilisait pour caractériser ses personnages.
Au cours des trois parties du film, les contacts entre les deux
familles deviennent flous et confus à mesure qu’elles
avancent vers la crise et la guerre. Je reprends
le motif de chaque personnage et le blues qui le génère
; ça se transforme en éléments hip hop –
en arrangements pour cordes – en marche, en lignes de basse
de jazz.
Il y a trois ans que vous avez lancé ce projet. Le
travail par couches a suivi un processus tout en nuances. Pouvez-vous
décrire cette genèse, liée à la fois
à des technologies nées ces trois dernières
années et à vos objectifs esthétiques –
comment avez-vous évolué au cours de cette période
?
Je me suis attaché à l’idée que l’art
doit faire face à sa propre dématérialisation.
Au départ, je voulais dénoncer les hiérarchies
sociales résurgentes dans la culture américaine
– de l’élection de Bush en 2000, lorsque des
électeurs noirs ont été rayés des
listes dans le Sud, à l’impact du cinéma qui
entraîne l’élection de Schwarzenegger en Californie.
Et les couches superposées, les nuances du film proviennent
des images empruntées à l’étude des
danses du Sud par Bill T. Jones, qui analyse la fonction du langage
corporel dans une culture hautement stratifiée et presque
néo-féodale. Ensuite les éléments
visuels ont tourné davantage autour de la notion d’art
comme processus de montage et de la tentative de comprendre la
sélection. En rassemblant des fragments d’un film,
on est confronté à la dématérialisation
en tant que sculpture sociale.
On peut dire qu’on se trouve face à un film dématérialisé,
presque évanescent, à force d’être fragmenté.
Les flowcharts [dessins qui indiquent le flux de contrôle
d’un programme, mais ça se dit en anglais sur internet
!] offrent une métaphore de…
Pour moi, les flowcharts consistent à appliquer
une logique aux gestes et à comprendre que le langage corporel
génère sa propre réaction syntaxique.
Si le terme « syntaxe » s’applique au langage,
il peut aussi décrire la langue populaire. C’est
très important en Amérique parce qu’il existe
une langue parlée du Sud, et une langue parlée du
Nord. Il s’agit également de hiérarchie sociale
autour des codes de langage dans les questions courantes
sur la nature de l’art élitiste et de l’art
populaire. Je me sers de ce film comme d’un point de départ
– non pas d’une manière provocatrice –
pour interroger l’histoire. Le moteur est ici l’analyse
de Santayana* selon laquelle ceux qui oublient le passé
sont voués à le répéter.
Est-ce que vous observez le public, est-ce que vous jouez de ses
réactions comme des images du film ? Établissez-vous
un lien avec lui, comme dans une discothèque?
Il n’y a qu’un pas entre le contexte et le contenu.
Dans un club, si je me mettais à diffuser des images très
oniriques du Ku Klux Klan, je ne suis pas sûr que ça
passerait si bien que ça. Par ailleurs, dans une salle
d’opéra, si je me jetais dans les rythmes fracassants
habituels dans une boîte, je ne crois pas que ça
marcherait mieux. Alors j’évolue d’un contexte
à l’autre, ce qui me permet en tant qu’artiste
de dépasser les contraintes imposées par le système,
celui des galeries ou celui des festivals ainsi que celui des
discothèques – chacun ayant ses propres limites.
Au bout du compte, il s’agit d’un art libéré
et détaché des conditions normales que nous acceptons
pour les cultures élitistes et populaires, et il s’agit
d’essayer d’abolir cette distinction.
En ce sens, c’est un vrai manifeste futuriste –
à cause de cette idée de dépasser les limites,
de sortir l’œuvre du mode théâtral conventionnel.
Vous utilisez cet ordinateur portable que vous allez installer
dans une grande salle ; c’est ce qui est fascinant - cette
possibilité de jouer de avec les proportions.
Oui, l’échelle compte beaucoup ces temps-ci. Richard
Serra, par exemple, construit la plupart de ses sculptures avec
l’aide de l’ informatique ; ou bien, pensez à
Frank Gehry qui commence projets d’architecture en jetant
du papier froissé en boule. Avec une image scannée
dans votre l’ordinateur, vous choisissez l’échelle
qui vous convient. Autre point important, mes partenaires sont
dispersés aux quatre coins de la planète. Je reçois
des courriels d’Arto Lindsay au Brésil, d’un
ami au Japon ou de Ryuichi Sakamoto, avec qui je crée une
pièce pour le Lincoln Center. Nous pouvons communiquer
instantanément, ce que des futuristes comme Russolo et
Marinetti comprenaient – l’idée du paysage
urbain accéléré, les messages éclatés,
la musique comme système de correspondances. Ainsi l’avant-garde
d’une époque devient peut-être la norme industrielle
de la suivante. Je tente de comprendre et d’étudier
dans Rebirth of a Nation si la race même est un
code susceptible d’être reconfiguré. Est-ce
une notion utilisée dans l’art contemporain pour
codifier et définir la high culture [culture élitiste]
par rapport à la low culture [culture populaire)?
Il me semble vraiment qu’au XXIe siècle il faut comprendre
que ces questions n’ont rien à voir avec ce qu’on
a connu au XXe siècle, et qu’elles sont d’un
tout autre ordre de créativité. Pour Thomas Edison,
jamais le gramophone ne servirait à écrire de la
musique. Pendant la majeure partie du XXe siècle, on a
pensé que les ordinateurs ne serviraient jamais que pour
les radars et les missiles. Qui pourrait jamais y voir une erreur
? Pour ré-appliquer l’art et la culture à
des contextes différents, il faut penser à l’objet
trouvé comme à un carrefour d’intentions et
de créativités laissées en suspens, et sans
aucune mode d’emploi. C’est ce que j’espère
provoquer susciter ??? avec le film.
George Santayana* 1863-1952. poète, philosophe, essaiste…………
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