Baudrillard : à la recherche du monde perdu
By Paul D. Miller
aka Dj Spooky that Subliminal Kid
NOUVELOBS.COM
| 23.07.2007 | 08:48
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La mort du dernier grand "french théoricien",
le 6 mars dernier, a ébranlé le monde artistique
et intellectuel américain.
La mort du dernier grand "french théoricien",
le 6 mars dernier, a ébranlé le monde artistique
et intellectuel américain. Véritable icône
de la pensée postmoderne, aux côtés de Derrida
et Foucault, Jean Baudrillard a connu Outre Atlantique une immense
renommée, bien supérieure encore à l'écho
qu'il eut en France. Depuis la parution du "Système
des objets" en 1968 jusqu'à ses étourdissantes
conférences sur la guerre d'Irak en 2005 à New
York, toute une génération d'étudiants
en fut significativement imprégnée. Le Nouvel
Observateur livre aujourd'hui en exclusivité les témoignages
inédits d'une vingtaine de personnalités américaines,
qui évoquent ici leurs souvenirs de l'homme autant que
l'impact qu'il eut sur leur oeuvre. Du roman cyberpunk à
la musique électronique en passant par la critique sociale
ou les réalisateurs hollywoodiens, pas un domaine de
la culture américaine qui n'ait été puissamment
irrigué par les fulgurantes intuitions de Baudrillard.
Hommage à un "cool prophète".
Le Nouvel Observateur à paraître jeudi 19 juin
publie des extraits de ces hommages. Nouvelobs.com les publie
en intégralité. Lire les textes en cliquant ici
Paul D. MILLER alias DJ Spooky the Subliminal Kid. Figure de
l'underground artistique new-yorkais et invité de la
dernière Biennale de Venise, il est surnommé "le
Boulez des platines". Son premier livre "la Science
du Rythme" (2004) portait sur l'art contemporain et la
culture du disc-jockey. Son premier film "La renaissance
de la nation", réalisé en hommage au chef
d'œuvre de D.W. Griffith's "La naissance de la nation"
de 1915, sortira dans quelques mois sur les écrans.
Baudrillard : à la recherche du
monde perdu
J'ai fait la connaissance de Jean Baudrillard il y a plusieurs
années, lors d'un colloque organisé au Whiskey
Casino de Las Vegas par Chris Kraus et Sylvère Lotringer,
de la revue Semiotext(e), et consacré aux processus aléatoires.
Inutile de dire que le cadre était idéal pour
une telle réflexion : au vacarme perpétuel des
machines à sous répondait le va-et-vient continuel
des congressistes entre débats et salles de jeu. Baudrillard
avait prononcé sa conférence en costume lamé,
tel un simulacre d'Elvis, tandis que je filtrais électroniquement
la mienne pour lui donner un son aquatique. En y repensant,
il me paraît évident que nous étions à
la veille d'un tsunami philosophique et esthétique bouleversant
la notion d'échange intellectuel à l'heure des
hypermédias. Aujourd'hui, l'omniprésence dans
la vie quotidienne d'Internet, du téléphone portable
ou du i-Pod, la mondialisation d'événements médiatiques
tels que le 11 septembre ou le SRAS, nous font comprendre à
quel point sa pensée était prophétique.
Baudrillard demeure avant tout le philosophe qui nous a mis
en garde contre les simulacres, et les événements
actuels – la guerre en Irak, l'économie mondialisée,
la
destruction de La Nouvelle-Orléans par l'ouragan Katrina
– nous rappellent brutalement que nous vivons dans un
monde qui a de moins en moins prise sur la "réalité"
sous-tendant les mythes de l'époque. Dans ce monde de
paysages artificiels et lugubres, où l'on ne peut échapper
aux conséquences psychologiques des transformations sociales,
écologiques et technologiques, ses paroles lumineuses
nous montraient comment donner un sens aux mille façons
dont notre espèce humaine détourne la nature.
Moi-même, simple étudiant au début des années
quatre-vingt-dix, je voyais en lui une figure intellectuelle
capable de dissiper le flou du malaise culturel américain
dans cette période post-tout. J'étudiais la littérature
française à une époque où l'Amérique
semblait hypnotisée par la fin de la guerre froide :
je suivais des cours où s'égrenaient les noms
de Derrida, Foucault, Deleuze, Guattari, Lyotard, Baudrillard,
Althusser, Lacan, ponctués par ceux de Badiou, Kristeva,
Hélène Cixous, Luce Irigaray, Monique Wittig…
La liste était longue, mais on m'aura compris : ce que
toutes les figures de ce panthéon ont en commun, c'est
sans doute la quête désespérée de
nouveaux outils intellectuels pour saisir comment le paysage
médiatique, presque inconsciemment, envahit et fait éclater
l'intériorité de l'individu.
Ce que je dois à Baudrillard, c'est une mise en doute,
un droit au soupçon : soupçon face aux intentions
des gouvernements, des entreprises, des idéologies et
même des gens. Comme celle des écrivains de science-fiction
J. G. Ballard ou Bruce Sterling, son œuvre oscillait entre
la description du monde au présent et l'inquiétante
étrangeté des réseaux qui font tenir "le
réel". Pour lui, le "simulacre" prolongeait
le "spectacle" de Guy Debord : la "révolution"
se confondait avec l'hyper-consumérisme, et chacun la
pratiquait en guise de "liberté". Mais c'est
un libre choix, bien sûr… Je n'insinue rien, je
me demande simplement où sont passés le doute
et le soupçon qui naguère faisaient trembler le
monde.
J'ai écrit ces lignes tout à l'heure, sur un vol
Tokyo-Istanbul, et à présent, au cybercafé
de
l'hôtel Buyuk Londra, je relis Baudrillard, le maître
du soupçon, comme s'il disait : ne conçois jamais
d'idée que tu ne puisses garder pour toi. Je médite
cette intuition, qui mène à une méta-critique
: elle postule une pensée moderne fondamentalement distante
et secrète, que l'on ne saurait proférer qu'au
titre de discours marginal et périphérique. En
cette aube du XXIe siècle, du nouveau Nouveau Monde,
à l'ère des kamikazes, des présidents fous,
des milices fondamentalistes et des armées privées
multimédias, la voix de Baudrillard doit résonner
en nous : elle nous dit que ce que nous chérissons aujourd'hui,
ce sont les séductions de la réalité. Nous
exprimons le monde. Nous réformons, nous remixons, nous
reformatons l'assentiment du monde occidental. Une telle analyse
est plus cruciale que jamais. Elle est bien loin, l'époque
du Vietnam. Il faut réécrire le scénario
: pour nous, enfants de la fin du vingtième siècle,
la mémoire est une denrée rare. Quand on regarde
dans le rétroviseur… Mai 68 va fêter ses
quarante ans, et notre génération ne repense guère
aux bonzes s'immolant par le feu, à Mao, à Staline
et à l'origine des problèmes actuels. Je repense
à ce moment presque innocent du milieu des années
quatre-vingt-dix où Baudrillard, en costume lamé,
nous a rappelé que ce sont les processus aléatoires
du monde qui nous procurent de la joie. Par ce simple geste,
il a je crois montré la voie à bien des jeunes
artistes, écrivains et musiciens, en ravivant cette vérité
: un autre monde est possible.
Texte traduit par Serge Chauvin

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